17/09/2010

(sûte)

L’assimilation progressive

Des ressemblances se retrouvent notamment entre le polonais et le wallon: 

‘lekcja czwarta’ [tchfarta] comme en wallon dans: ‘tchivia’ /v/ va devenir  ‘li tch’via’ /f/ (cheveu), ‘tchivau’ ‘on tch’vau’ /f/; latwy /watfy/: facile. (Ce ‘l’ est normalement barré en polonais.)

 

La morphologie

Le préfixe ‘dis-’ se retrouve chez les descendants du latin dans ‘desmanchar’ ‘dismantchî’ (défaire, démonter) en portugais, ‘disfare’ en italien (défaire = w. disfé (OW: dèsfé)), ‘despojar’ (dépouiller = dispouyî) en espagnol, ‘dezgustator’ (dégoûtant = disgostant) en roumain.

 

La sémantique peut faire l’objet de comparaisons très intéressantes.

Ainsi, dans les langues scandinaves, on trouve une traduction différente pour les deux sens de base du mot ‘homme’comme en wallon (cf ci-dessus).

Savez-vous qu’il existe un mot se rapprochant de ‘crompîre’ (EW) en slovène (krompir) (pomme de terre), d’ ‘ârmonika’ (accordéon) en tchèque (harmonika), et de ‘papî’ (papier) en hongrois (papír)?

 

Idem pour la syntaxe.  La suite ADJECTIF + NOM se retrouve aussi en russe et en serbo-croate, tels: crvene kuce: des maisons rouges; bogata zena: la femme riche (= dès rodjès maujones (CW), li ritche fème; ...

 

Dans le cadre des recherches sur les universaux, la comparaison entre le wallon et d’autres langues non européennes vaut aussi la peine d’être étudiée.

N’a-t-on pas en arabe: b(i)troûkîmîyâ: pètrochimîye; j(ou)grâfîyâ: jèyografîye; en

indonésien: ‘gorden’: rideau (w.: gordène), ‘turis’: touriste (en w.: tourisse)?

En hébreu, hachana habaa ( = l’anéye qui vint) signifie l’année prochaine (littérzalement: ‘qui vient’) et l’article défini se contracte lorsqu’il est précédé de ceraines prépositions comme en wallon: C’èst po L’banke, avou L’min.me ome (= C’est pour LA banque, avec LE même homme).  En indonésien, ‘fille’ se traduit soit par ‘puteri’ (fèye = opposé de fils) ou par ‘gadis’ (bauchèle) (opposé de garçon); en gaélique, l’accent se porte sur la première syllabe du mot (comme les toponymes wallons ‘Mîtchamp’ (Michamps au Luxembourg), et ‘Mâmedi’ (Malmedy dans la province de Liège).

 

Pionnier en interlinguistique, Michel Francard, professeur à l’UCL, s’est penché sur le phénomène de l’épenthèse vocalique dans quelques langues étrangères (Voyelles instables en wallon: proposition pour une approche globale,  CILL 7 1981, 3-4: Dialectol. en Wallonie, p. 169-200).

D’abord en bourouchaski (p.191). Tandis qu’en proto-bourouchaski, on utilise *sqam (bleu-vert), on dira ‘isqàm’ (au Yasin) et ‘siqàm’ (au Hounza), un peu comme ‘scole - one sicole’ (CW); en hindi-ourdou: voyelle épenthétique -I- pour les mots empruntés à l’ anglais: ex: school -- sikul (u barré); en kintandu (dial. kikongo (Congo)), en général,  les voyelles épenthétiques I et u pour les mots empruntés au portugais, ex.: escada -- kikaàla, escola -- íkòòla, espelho -- kipélo, cruz -- kulùnsi, trombete -- tulumbeéta.

 

En chinois, P. Kantor, dans “Le chinois sans peine” (ASSIMIL, T2, 1982, p.22) constate que “pour atténuer la force de certains verbes, on les répète:

“Ri zuo-zuo ba!” (Assieds-toi donc un peu!); “Kan-kan zhèige!” (Regarde un peu ça!);

“Ni shuo-shuo ba!” (Eh bien, vas-y, parle!)”.

En wallon, on atténue aussi certains adjectifs pour contredire les propos d’un locuteur:

- C’èsteut bia, ç’film-là!   - Biabia! (CW) (- Ce film était beau! - Pas si beau que ça!)

 

Toujours en chinois,  “le pronom relatif ‘où’, comme tous les pronoms relatifs français, se traduit en chinois par la particule DE”:  (NB: il s’agit d’une particule de détermination) (p.212):

(- l’ endroit où je vais: ...de ... (= li place èwou-ce qui dj’va (CW) comme en fr.)

- là où j’ habite : ... de ...        (= là wice-ce qui dji d’more (EW) aussi comme en fr.))

- les gens qui :  ... de ...          (= lès djins qui)

- la voiture que: ... de ...         (= l’auto qui).

On retrouve en wallon et en mandarin le même mot pour traduire ‘qui’ et ‘que’ en français.

 

 

CONCLUSION

 

Encore naguère, les Wallons se faisaient punir à l’école quand ils parlaient wallon.  Sous la torture psychique (la délation, la menace de corvées), ces jeunes enfants ont

en majorité dû apprendre le français malheureusement au détriment de leur identité. 

On peut parler à cet égard de linguicide, à distinguer du génocide, l'anéantissement

physique d'un peuple.  Ce mépris était dû notamment à une méconnaissance profonde du wallon de la part des enseignants et des dirigeants politiques.

Heureusement, ce temps est pratiquement révolu et comme ailleurs dans le monde, il est temps de passer au ‘reversing language shift’, où l’on voit des jeunes voulant s’exprimer plus librement et plus fièrement dans la langue du pays que les générations précédentes (au Pays de Galles, au Pays basque, en Catalogne, en Bretagne, chez les Maoris de Nouvelle-Zélande, les aborigènes d’Australie ...).

 

Afin de promouvoir notre patrimoine wallon, il est grand temps d’évaluer le potentiel culturel et linguistique wallon non par l'étude de nos différences locales menée depuis plus d'un siècle, mais par la globalisation de nos traits d'identité.  En d'autres termes, il s'agit de déterminer objectivement les composantes culturelles des Wallons à l'aide desquelles ils peuvent contribuer à l’enrichissement de notre civilisation occidentale.

Dans cette optique, la connaissance des atouts linguistiques du wallon, langue à part entière du point de vue scientifique, est primordiale notamment par la comparaison avec les langues environnantes et au-delà.  L'étude comparée de la syntaxe, de la morphologie, de la phonologie et de la sémantique au niveau synchronique dont on a présenté quelques extraits a abouti à la conclusion que le wallon est un carrefour linguistique incontournable en plein coeur de l’Europe occidentale avec l'anglais, entre les langues germaniques et romanes, deux des trois grands groupes linguistiques du continent.

Outre les formes communes au français, le wallon, c'est-à-dire les quatre dialectes pris

sous la forme la moins francisée, possède des caractéristiques propres, partagées principalement avec les langues germaniques et les autres langues romanes et sporadiquement avec des langues plus éloignées comme le serbo-croate, le turc, sans oublier l'esperanto et le latin.  Et souvent, cela nous mène plus loin que le stade du vocabulaire auquel on songe d'abord tout  naturellement.

 

De l’“esposicione” italien (en wallon: èspôsicion) au “spinat” islandais (spinach

en wallon du centre quand le français fait épinard), du “ desgostar ” portugais

(disgoster en wallon) au “ biljar ” serbo-croate (biliârd en wallon) en passant par

l' auxiliaire ‘avoir’ au passé pour les verbes réfléchis en espagnol (‘siempre se han

odiado’ devient en wallon de l'est ‘is s'ont tofèr hèyou’ alors qu'on dit en français ‘ils

se sont toujours détestés’), l'Europe des langues semble s' ouvrir aux jeunes Wallons si on leur donne l'occasion d'aviver leur soif de connaissances, de débloquer leur peur de

parler autrement par la mise en lumière des rapprochements entre la “langue qui est le

ciment de notre identité”, la “langue de notre accent ” et celles des peuples qui

nous sont plus proches qu'on ne le croit.

 

Le mot de la fin

Dans le journal ‘Le Monde’, M. Ambroise-Rendu, un Occitan, écrivait:

“A ceux qu’effraient les expériences de bilinguisme, les occitanistes répondent qu’une bonne connaissance de la langue d’oc constitue la meilleure préparation qui soit à

l’étude de toutes les langues latines.  Qu’elle renforce la qualité du français plutôt qu’elle ne l’affaiblit.” (in: II La reconquête passe par l’école, Voyages en Occitanie, Le Monde, 16/3/77)

 

Pour nous, il s’agit de bien plus vu notre situation ‘géolinguistique’ centrale...

 

 

Johan VIROUX

Professeur

 

 

 

Remarques

EW = est-wallon / OW: ouest-wallon / SW: sud-wallon / CW: centre-wallon.

 

19:50 Écrit par Johan Viroux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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